À la fin des années 1960, alors que les Afro-Américains sont confrontés au racisme et aux violences qui traversent les États-Unis, plusieurs centaines de croyants quittent ce qu’ils considèrent comme « la terre de l’esclavage » pour rejoindre la terre de leurs ancêtres : Israël.
Sous la direction de Ben Ammi Ben Israël, né Ben Carter, métallurgiste originaire de Chicago, ils s’installent au Liberia en 1967, avant de gagner Israël en 1969. Leur passage par l’Afrique doit leur permettre de renouer avec leurs racines et de se libérer spirituellement de l’oppression subie aux États-Unis. Leur récit des origines s’appuie sur la croyance en une ascendance hébraïque ancienne, liée à la migration des Hébreux vers l’Afrique après la destruction du Second Temple de Jérusalem, en 70 apr. J.-C. Le panafricanisme de Marcus Garvey, militant du retour des descendants d’esclaves vers l’Afrique, exerce également une influence déterminante sur Ben Ammi et ses fidèles.
Après deux années passées dans des conditions difficiles au Liberia, les membres de la communauté rejoignent Dimona, dans le désert du Néguev. Ils y fondent le Village de la Paix, dont l’organisation s’inspire des kibboutzim : partage des ressources, travail collectif et solidarité.
La communauté compte aujourd’hui environ 2 000 membres en Israël, dont 200 à 300 à Dimona. Elle ne se considère pas comme juive, mais se définit comme hébraïque et revendique une ascendance liée à la tribu de Juda. Sa spiritualité emprunte au judaïsme, au christianisme et aux traditions africaines. Les récits bibliques sont réinterprétés à la lumière de son histoire : la sortie d’Égypte devient celle des États-Unis, considérés comme le pays de l’esclavage.
Son histoire reste marquée par des difficultés de statut, des arrestations et des expulsions. Le refus de se convertir au judaïsme a longtemps constitué un obstacle à l’obtention de la nationalité israélienne. Certains jeunes adultes choisissent aujourd’hui de faire leur service militaire dans l’espoir d’assurer un avenir plus stable à leur famille.
Au Village de la Paix, la vie collective repose sur un système de contributions financières, un fonds communautaire et une organisation structurée autour de responsables spirituels et de ministres chargés de la vie quotidienne. Les habitants observent les fêtes du calendrier hébraïque et le shabbat. Ils privilégient une alimentation végétalienne, les soins par les plantes, la pratique régulière du sport et une consommation limitée. Les familles cultivent des fruits et des légumes sur des terres situées aux alentours. Au cœur du Village, le restaurant The Miznon propose une cuisine exclusivement végétalienne, préparée à tour de rôle par les familles.
Ces pratiques témoignent d’une volonté d’autonomie et d’un rapport particulier à la santé, à la consommation et à l’environnement. Dans l’aridité du Néguev, les jardins et les cultures donnent au Village une présence singulière. Les enfants y suivent une scolarité qui associe enseignement général et transmission de l’histoire et de la spiritualité de la communauté.
Dimona est une ville ouvrière marquée par les grands projets d’aménagement du désert. Son développement, notamment lors de l’immigration venue de l’ancien bloc soviétique dans les années 1990, a laissé un paysage urbain fonctionnel, aujourd’hui confronté au chômage et à un certain isolement. À une trentaine de kilomètres de Beer-Sheva, la ville demeure à l’écart du dynamisme du principal centre urbain du sud d’Israël. C’est dans cet environnement que le Village a construit son propre mode de vie.
Je découvre l’existence des Black Hebrew Israelites en 2015, à Tel Aviv, lors d’une rencontre avec Paul Kane, producteur de musique. Il me fait écouter les Soul Messengers, groupe de jazz et de soul très actif dans les années 1970. À l’époque, ses membres se produisent lors de cérémonies et de rassemblements, cherchant à faire connaître leur musique au public israélien.
Notre passion commune nous conduit sur les traces de Ben Ammi et des siens, jusqu’au Village de la Paix. Pendant mon séjour en Israël, je rejoins le Fanga Israeli African Music Choir, dirigé par Hillary, elle-même membre de la communauté. Elle devient mon lien avec le Village et m’aide à entrer en contact avec ses habitants.
Les premiers échanges sont difficiles. Pendant plusieurs mois, les conversations n’aboutissent pas, alors que j’ai déjà organisé ma venue pour décembre 2022. Quelques jours avant mon départ, j’obtiens enfin les autorisations nécessaires.
Le Village a rarement été photographié dans son intimité. Les images existantes montrent principalement les cérémonies et les événements publics. Je souhaite m’approcher d’une autre réalité : celle des habitants, de leurs visages, de leurs corps, de leurs maisons et de leurs activités quotidiennes.
Porté par les questions sociales et humaines, je réalise Rise to the Kingdom. Je ne cherche pas à illustrer leurs croyances ni à idéaliser leur mode de vie. Je veux montrer des individus dont l’histoire et les pratiques restent méconnues, et interroger les mécanismes qui maintiennent certaines communautés à la marge.
La place accordée à la santé, à la production et à la consommation témoigne d’une volonté de préserver un mode de vie collectif face aux excès du consumérisme. Ces pratiques prennent un relief particulier dans le désert, où les ressources sont limitées. Elles ne font pas pour autant du Village un monde à part, épargné par les contradictions contemporaines. Il m’importe d’en montrer la réalité, avec ses aspirations, ses particularités et ses limites.
Cette démarche fait écho aux travaux de l’ethnologue Édith Bruder sur les identités noires et juives, sur leur histoire commune et les formes de solidarité qui ont pu en naître.
Au-delà de la question identitaire, je m’intéresse aux relations humaines et au rapport des habitants à leur environnement. Le portrait et les photographies in situ me permettent d’observer leurs gestes, leurs espaces de vie et ce qu’ils ont construit. La lumière du désert accompagne cette approche. Elle révèle les matières, impose son rythme et donne aux lieux une présence silencieuse, presque sacrée.
J’ai été accueilli dans la communauté avec une proximité qui a progressivement transformé ma position de photographe extérieur. Cette confiance m’a permis d’accéder à des moments plus intimes de leur quotidien.
La photographie est pour moi un outil de relation entre les mondes, une passerelle entre des histoires, des cultures et des expériences éloignées. Au Village de la Paix, elle met en regard l’histoire de l’exil, la quête de liberté et la volonté de construire une continuité sur une terre considérée comme ancestrale.
Rise to the Kingdom raconte une communauté qui cherche à préserver sa mémoire et ses pratiques, mais aussi les individus qui font vivre cette histoire au présent. Photographier le Village, c’est regarder comment des hommes et des femmes façonnent un lieu, y inscrivent leur héritage et tentent d’y maintenir vivante une idée de l’avenir.






















