« Une fois par an, les Tarahumaras descendent à la ville pour voir comment vivent ceux qui se sont trompés. »
— Antonin Artaud, Les Tarahumaras
Aux confins du Marais poitevin, à Béceleuf, Samuel habite une ancienne forge dépourvue d’eau courante et d’électricité. À quelques dizaines
de mètres, Gaël vit dans une caravane installée à l’orée d’un jardin-forêt qu’ils cultivent ensemble depuis plusieurs années selon les principes
de la permaculture. Ail des ours, plantes vivaces et arbres fruitiers composent cet espace productif en constante évolution. Une partie des récoltes est vendue sur les marchés locaux, participant à l’économie quotidienne du lieu. À proximité, Marion, compagne de Samuel, vit dans une maison
éco-construite où elle développe une activité autour des plantes médicinales : cueillettes, séchages, préparations de soins.
Bien que chacun dispose de son propre espace de vie, leurs trajectoires se croisent autour d’une même recherche d’autonomie matérielle, d’attention au vivant et d’expérimentation de modes d’existence sobres. Le projet suit le quotidien de cette micro-communauté rurale, mais aussi
les contraintes liées à l’isolement, aux ressources limitées et à la recherche d’équilibres économiques.
Samuel et Gaël vivent avec un trouble bipolaire. Cette réalité fait partie de leur existence sans pour autant la définir entièrement. Elle s’inscrit dans un ensemble plus vaste de relations au travail, au temps, à la nature et aux autres. Le jardin-forêt devient ainsi un lieu où se rencontrent expériences de vie, vulnérabilités, aspirations et formes de solidarité.
Le titre HaBitus – Les Feuilles du figuier fait référence à la notion d’habitus développée par le sociologue Pierre Bourdieu, qui désigne les dispositions acquises au cours de la vie sociale. À travers leurs choix de vie, Samuel, Gaël et Marion interrogent certains cadres hérités :
rapport à la consommation, au travail ou encore au rythme du quotidien. Sans prétendre proposer un modèle, ils expérimentent d’autres manières d’habiter le territoire.
Depuis mars 2024, je documente cette expérience sur le temps long à travers la photographie argentique. Mes visites régulières me permettent d’observer les transformations, les adaptations nécessaires à leur autonomie et les changements qui traversent le groupe. L’arrivée d’un enfant ouvre un nouveau chapitre du projet, en reconfigurant les équilibres et les responsabilités au sein de cette communauté.
Au fil des saisons, le lieu évolue autant que ceux qui l’habitent. Ce qui semblait au départ relever d’une organisation commune se révèle progressivement comme un ensemble de trajectoires individuelles qui se rapprochent, se séparent et parfois se retrouvent.
La naissance de Zoa, à l’été 2025, marque un tournant. Elle introduit de nouvelles responsabilités et modifie ce qui existait jusque-là. Samuel
et Marion deviennent parents, Marion développe son activité autour des plantes et de la fabrication de soins, tandis que Gaël poursuit son chemin vers une forme de vie plus itinérante. Les relations entre eux se déplacent, sans que disparaissent pour autant les liens construits au fil des années.
C’est aussi ce mouvement que je cherche à photographier. Non pas un modèle de vie alternatif figé, mais une expérience qui se transforme, des rencontres, des contraintes et des événements. Je cherche à rendre compte de ce qui se construit, se fragilise et se transforme dans cette tentative de vivre autrement.
HaBitus – Les Feuilles du figuier devient ainsi le récit d’un lieu en devenir et de ceux qui tentent d’y construire leur existence. Un territoire
où l’on cultive des plantes, où l’on travaille pour vivre, mais où l’on apprend aussi à composer avec ce qui échappe aux projets initiaux.
La photographie accompagne sans chercher à en tirer de conclusion.
Elle observe les évolutions, les liens qui se nouent et se défont, et ce qui demeure.






















