אני
Je
أنت
Tu
אנחנו
Nous
En 2015, un premier voyage de deux mois en Israël commence par une envie de partir, s'échapper. Quitter ce qui est connu, se confronter au réel.
La photographie devient une manière d’éprouver le monde autant que de se mettre soi-même à l’épreuve : accepter l’inconnu, regarder suffisamment longtemps pour que quelque chose apparaisse.
Israël s’impose aussi pour une raison plus ancienne. Un père juif, une mère qui ne l’est pas, et entre les deux une histoire peu transmise. Le judaïsme
a longtemps constitué une zone obscure, un héritage dont il restait des traces sans véritable transmission ni pratique pour les relier. La question n’était
pas seulement de savoir où aller, mais de comprendre ce qui, dans cette mémoire, pouvait encore être habité.
Durant cette première année d’allers-retours entre Israël et la Palestine, le voyage devient peu à peu une confrontation avec l’identité. En 2016, l’installation
en Israël marque un changement d’échelle. Il ne s’agit plus de traverser le pays depuis ses lignes, mais d’y vivre, d’en partager le quotidien, d’en apprendre
les usages et les langues, de se tenir au plus près de ce qui constitue sa vie ordinaire. Cette proximité oblige à regarder ce que l’on préférerait parfois tenir
à distance.
L’histoire juive, l’histoire palestinienne, la construction du territoire, la violence, la peur, la domination et les discours qui les accompagnent ne peuvent plus être considérés comme des éléments parallèles au regard. Ils s’inscrivent dans les rencontres et déterminent les places de chacun.
L’héritage identitaire devient alors une position ambiguë. Il rapproche d’une partie de ce passé, mais rend aussi plus aiguë la conscience de la place occupée par celui qui appartient au côté hégémonique. Sans me définir comme Israélien, je ne peux plus prétendre être totalement extérieur
à ce qui se joue là. Il faut accepter ce contact sans s’y laisser absorber.
De cette tension naît une règle de regard : ne pas laisser un point de vue effacer l’autre.
Voir la souffrance d’un côté sans devenir aveugle à celles de l’autre. Reconnaître les rapports de pouvoir sans réduire les individus aux positions
qu’ils occupent dans l’histoire. L’égalité recherchée n’est pas celle des situations politiques ; elle est celle accordée à chaque personne rencontrée, considérée
dans sa complexité et sa dignité.
Le regard se porte alors vers ceux qui ne correspondent pas aux représentations simples du pays : Palestiniens citoyens d’Israël, travailleurs migrants, étrangers, mais aussi Israéliens rencontrés dans leur quotidien, loin des figures auxquelles les discours militants les réduisent souvent.
Il ne s’agit pas de constituer une autre catégorie de « laissés-pour-compte ». Ce qui importe est la vie qui existe derrière les catégories.
Des corps, des visages, des gestes ordinaires. Des moments où l’identité semble s’effacer quelques secondes derrière une présence humaine. La photographie s’attache à ces instants sans chercher à les transformer en preuves.
L’hébreu et l’arabe partagent les mêmes espaces sans raconter la même histoire. Ils se côtoient, se répondent, parfois se refusent. La langue devient à la fois
un lien et une frontière. Lorsque les mots manquent, reste l’attention portée à ce qui se tient devant soi.
Au fil des quatre années, la question initiale se déplace. Il ne s’agit plus seulement de savoir quel juif être, ni même quel photographe devenir.
L’enjeu devient celui de la place : comment être présent dans un territoire chargé d’histoire sans prétendre en être propriétaire ? Comment regarder celui
qui se tient en face sans faire de lui le miroir de ses propres questions ?
JE / TU / NOUS ne cherche ni une identité commune ni une réconciliation fabriquée. Il désigne la possibilité d’un espace partagé, même provisoire, dans lequel la différence peut demeurer sans devenir une séparation absolue.
Ces photographies ne tentent pas de donner une réponse au conflit ni à dresser le portrait définitif d’Israël ou de la Palestine. Elles sont le résultat d’une présence prolongée, d’une expérience vécue au contact des autres et d’une tentative de maintenir ensemble ce que les discours opposent souvent.
Et peut-être, à travers l’autre, à accepter de ne pas posséder entièrement sa propre histoire.
Regarder l’étranger avec la même humanité que celle que l’on accorde aux siens.






















